Cercueil en sapin (grève à Inter)
Donc, ce dimanche 13 septembre au matin, nous nous sommes réveillés avec plusieurs chansons à la suite ; chose rare sur Inter. Il ne fallait pas être bien malin pour comprendre que la station s’était mise en grève, ni pour deviner le motif. La session matinale d’information prévoit, depuis la rentrée, une chronique assurée par M. Charles Sapin. Qui c’est celui-là ? Pas grand monde n’en avait entendu parler avant qu’il ne soit au centre d’une polémique. En effet, la direction de la chaîne a fait appel au rédacteur en chef adjoint de l’hebdomadaire d’extrême-droite Valeurs Actuelles. Compte tenu du faible lectorat de cette revue, il était largement inconnu jusqu’à ces derniers jours et aurait sans doute gagné à le demeurer. Nous dénonçons, depuis toujours, l’invasion de l’antenne d’Inter par des chroniqueurs. Il y en a dans toutes les émissions (ou presque), parfois plusieurs. Autrefois, les chroniques étaient attendues. On embauchait un expert dans un domaine afin de compléter par ses connaissances, les explications qu’on ne peut pas toujours donner au cours des journaux parlés. À l’époque où Roland Faure était directeur de l’information puis PDG de Radio-France, il imposait de séparer l’information du commentaire, selon ses propres termes. Ça veut dire que, déjà à son époque (les 1980s), les chroniqueurs exprimaient une opinion. Ça représentait déjà un changement, dans la mesure où précédemment, il s’agissait d’experts qui, certes exprimaient un point de vue mais nous apportaient des explications et des connaissances. Sur RTL, pendant longtemps, Philippe Alexandre assurait une chronique politique tandis que sur France Inter, nous avions la chronique diplomatique d’Édouard Sablier et Jean Boissonnat expliquait l’économie sur Europe 1. D’autres chroniques étaient célèbres dont celle, lamentable, de Michel Droit qui relevait plus de la tribune. C’était justement pour la contrer que Jean-Pierre Farkas, devenu directeur de la station qu’on n’appelait pas encore « de service-public », avait fait appel à des chroniqueurs marqués à gauche, dans la foulée de l’arrivée de Mitterrand au pouvoir. À partir de là, tout est devenu politique et à chaque alternance, les chroniqueurs ont valsé avec chaque changement de directeur. Ces dernières années, dans la matinale de la semaine, l’une était intitulée « En toute subjectivité ». Le ton amusé de M. Demorand au moment de la lancer semblait nous prévenir que le propos, quel qu’en soit l’auteur, ne serait pas sérieux. Pourtant, c’était très souvent intéressant mais « subjectivité » insinuait qu’il ne s’agissait que d’une opinion et qu’on était incité à opposer. Cette saison, plus de « subjectivité » mais les samedis et dimanches, sans dire le nom, la nouvelle direction a cru intelligent d’imposer M. Charles Sapin, le dimanche tandis que le samedi, à la même heure, c’est Mme Camille Vigogne Le Coat, du Nouvel Observateur qui occupe l’antenne. Sauf qu’entre le moment où M. Sapin était annoncé et le début de la saison, il a changé de maison, passant du Point à Valeurs Actuelles afin de recentrer un peu la ligne politique très marquée à l’extrême-droite ces récentes années. Il n’en fallait pas plus pour provoquer l’ire de la rédaction. Pourtant, M. Dominique Seux impose une lecture libéraliste de l’économie, tous les jours de la semaine et se voit, depuis la rentrée, co animer avec Mme Claire Chaudière, l’émission sur l’économie. Son prédécesseur, M. Jean-Marc Sylvestre (et encore plus son remplaçant M. Jean-Marc Vittori) se situait clairement sur la ligne de l’École de Chicago dont on connaît les résultats funestes partout où l’on a tenté d’appliquer ses principes fumeux. À l’époque, M. Daniel Mermet se réjouissait qu’on entende de tels propos car c’était le meilleur moyen de faire comprendre ce qui attendait le petit peuple en cas d’application des mesures prônées par M. Sylvestre. Les temps ont changé et désormais, on considère que certaines opinions doivent être exclues par principe et sans appel.
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La nouvelle directrice d’Inter, Mme Céline Pigalle, peut-être pour garder sa place dans la perspective d’une victoire de la droite au printemps, officiellement pour respecter le pluralisme, considère qu’il faut que toutes les opinions soient entendues sur « la radio de service-public ». D’où l’arrivée de M. Sapin. Il est vrai que 2 chroniques de droite, sur l’ensemble, ne devraient pas bouleverser. Il semblerait que si. Seulement, concrètement, quelle image renvoie cette grève dominicale qui se prolonge ? Il est facile d’y voir une manifestation de l’intolérance de la gauche. Dans l’opinion publique, les syndicats sont la main qui exécute les mots d’ordre de la gauche. Et quand on est de droite, la gauche commence à Bayrou et Macron… Ensuite, au printemps dernier, le très droitiste député Charles Alloncle a publié un rapport très défavorable aux médias dits de service-public, entièrement sous l’emprise de la gauche, selon lui, et bien évidemment, il réclame la privatisation des groupes Radio-France et France Télévision. Il y a quelques années encore, seule l’extrême-droite le voulait. Depuis, la droite toute entière abonde dans cette voie, au point qu’à l’Assemblée Nationale, un certain nombre de professionnels des deux groupes audiovisuels ont été convoqués et interrogés par des députés très hostiles. En clair, l’idée fait son chemin et a de bonnes chances d’aboutir, si l’on en croit les sondages d’opinion. Comme pour donner raison au député Alloncle, l’intersyndicale d’Inter décide donc de se mettre en grève pour protester contre 3 mn de propos qui pourraient être favorables à l’extrême-droite.
Nous avions montré, il y a quelques années, comment la gauche avait gagné en 1981 par l’intelligence ou, pour le dire autrement, par la culture. La culture, depuis la fin de la guerre, était presque exclusivement de gauche et dans tous les domaines. Que s’est-il passé depuis ? La culture a tendance à devenir de droite mais c’est surtout l’absence de culture qui favorise la droite. Les délires de Jack Lang (qui n’a pas fait que délirer bien au contraire), les provocations approuvées par la gauche et son ouverture d’esprit proverbiale, ont détourné le grand public de la culture. Aujourd’hui, le niveau des quelques écrivains qui se réclament de la gauche, tant sur le fond que sur la forme est plutôt médiocre ou, pour rester mesuré, ne se détache pas du niveau général. Dans ces conditions, la droite et surtout l’absence de conscience politique dans une très grande partie de l’opinion publique, voient un boulevard s’ouvrir devant elles, et la privatisation de ce qui relève encore de l’État (c’est à dire des citoyens) et des service-public ne se discute même plus. Les valeurs de droite sont présentées comme modernes tandis que celles de gauche paraissent relever d’un passé révolu.
Qu’espèrent ceux qui ont appelé à la grève ce dimanche ? Ils s’imaginent peut-être qu’un fort mouvement dans l’opinion publique va soutenir leur démarche qu’ils considèrent comme morale. Encore une fois, personne ne connaissait M. Sapin avant ces derniers jours. Valeurs Actuelles n’est pas un succès en kiosque. Peut-être va-t-on réaliser que les résultats d’Inter ne sont pas aussi mirobolants qu’on veut nous le faire croire à coup de mesure d’audience amplifiée par des calculs statistiques irréfutables. Il faudrait rappeler à ces gens, dont le métier consiste à être bien informé, qu’en 1974, lors des grandes grèves qui ont accompagné le démantèlement de l’ORTF, l’opinion publique était remontée à fond contre les grévistes. Alors qu’ils défendaient la qualité des programmes, les auditeurs et les téléspectateurs.ne voyaient qu’une seule chose : l’écran noir le soir et l’ennui dans les foyers. Maintenant, il n’y a plus 3 chaînes de télévision mais des dizaines, disponibles facilement. Il y aura sûrement des grandes grèves en cas de privatisation mais tout le monde s’en moquera. On regardera ailleurs et l’on ré appuiera sur les boutons 2, 3, 4, 5 quand tout sera privatisé. Quant à la radio, qui l’écoute encore ? Il ne faut pas imaginer que l’exclusion d’un chroniqueur supposément d’extrême-droite, constitue une grande cause nationale et morale. Même en supposant qu’il y a effectivement 700 000 auditeurs qui écoutent Inter, ça ne représente pas grand-chose comparé aux 68 millions qui habitent en France. À l’heure où l’on débat sur le droit de mourir dans la dignité, que les opposants assimilent à l’euthanasie, quelle est l’importance d’une chronique politique le dimanche matin, entre le programme des sorties et la rubrique du jardinier ?
Pour le dire clairement, cette grève, surtout si elle se prolonge, c’est le dernier clou sur le cercueil de la radio dite de service public. Si d’aventure un PR de droite, voire d’extrême-droite, est élu au printemps prochain, soyons sûrs qu’il se souviendra du mouvement d’humeur et de grève de septembre. Soyons également sûrs qu’une des premières mesures prises consistera à annoncer, pour la session d’automne du parlement, une loi pour privatiser et démanteler les 2 groupes de médias d’État. Là encore, faut-il rappeler que le soir du 10 mai 1981, au cours de la fête qui a suivi l’élection de Mitterrand, des voix dans la foule en liesse réclamaient la démission d’Elkabach et Duhamel. C’est dire l’importance de la télévision dans les foyers. Rappelons encore que 5 ans plus tard, la droite revancharde incarnée par Chirac et Pasqua est intervenue dans l’audiovisuel public dès son retour aux affaires. De 1982 à 1986, les journaux du Groupe Hersant (presque toute la presse écrite depuis Bruxelles jusqu’en Avignon en ajoutant la Normandie) n’ont eu de cesse de caricaturer et de fustiger les programmes de télévision tous les jours. Tous les jours n’est pas une façon de parler puisque un quotidien paraît 6 jours par semaine et que Le Figaro magazine prenait le relais le samedi. En d’autres termes, non seulement cette grève représente le dernier clou sur le cercueil des médias dits de service-public, mais elle risque bien d’enterrer les faibles espoirs de la gauche de l’emporter malgré tout. L’image d’intolérance qui est donnée par ce mouvement de grève va s’inscrire dans les mémoires.
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